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Allée du Daizen-In TempleKyoto – 2 Décembre 1998 – Arrivée dans la ville

Très tôt, nous sommes montés dans le métro en même temps que les salarymen tokoïtes. Nous avons vu le Shinkansen arriver sur le quai de Tokyo central et avons pris place dans un de ces wagons blancs, spacieux, raides où là encore, une voix de fillette ayant déjà son diplôme d’hôtesse de l’air nous accueillait, avec quelques précisions sur le déroulement du voyage. La déception est grande : il fait gris et nous ne verrons pas le mont Fuji.
La région Tokyo-Kyoto-Osaka, éternellement comparée à l’urbanisme extensif de Los Angeles est souvent dépeinte comme une ligne continue de densité extrême. Ce n’est encore pas la frénésie que j’avais imaginée. La densité est grande mais se limite aux premiers étages de toutes ces petites maisons qui s’étendent à perte de vue. Il n’y a que les practices de golf en forme de quart de stade ou les fleuves pour offrir de véritables espaces verts. Les toits bleus ou verts s’écrasent parfois sous la poussière des fumées d’une usine aussi grise que le temps. Plus tard, au flanc des collines, il y aura tout de même de belles plantations de thé. De notre belvédère lancé à grande vitesse, nous apercevons parfois des terrains de tennis, placés sous les expressways. L’espace est toujours utilisé à son maximum.

Kyoto est une très grande ville, étalée et très peu haute. Les grandes rues ont la configuration des plans d’urbanisme chinois, orthogonales, hiérarchisées, orientées. La ville semble plus traditionnelle, plus calme que Tokyo. Il  y coule un air de province, de mélancolie à l’image des maisons en bois, des ateliers traditionnels. Dans le centre cependant, la ville oscille entre traditionnel, gigantisme des villes de plans chinois et architectures très modernes. Je l’aurai souhaitée plus dense, plus embrouillée, plus brouillon, plus villageoise dans son ensemble.

Nous avons trouvé un hôtel grâce au TIC qui loue des chambres vides jusqu’alors pour moitié prix. Nous sommes donc dans un hôtel 4 étoiles style européen alors que je voulais un Ryokan. Ils sont inabordables (les vrais) et ne voulions de ces pâles copies (situées dans un immeuble où les chambres sont aménagées traditionnellement). C’était un vrai ou pas ! Alors nous découvrons cette chambre où le bureau contient une plaque chauffante pour faire le thé qui est vert et en sachet. Des kimonos de bain et leur pardessus nous attendent si nous voulons profiter du bain japonais qui est au rez-de-chaussée. Il donne sur un jardin, japonais bien sûr.  C’est ainsi que tout ceux qui s'y rendent, et ce jusqu’à tard le soir, se déplacent en yucatta dans les ascenseurs et couloirs. Les bains permettent traditionnellement, non seulement de se laver et de se détendre, mais surtout de se réchauffer avant d’aborder les nuits froides de l’hiver japonais dans ces maisons aux cloisons de papier.

Notre chambre comporte aussi un frigo, redondant parfois avec les distributeurs de boissons placés à chaque étage.
Les bains ne sont pas mixtes. Nous déposons notre yuccata, dans un petit panier rose en plastique, lui-même placé dans une consigne. Ensuite, la nudité est de rigueur lorsque vous vous lavez. C’est un peu l’ambiance, les bruits d’eau et les conversations des hammams. Mais ici, tout paraît plus « propre » (mis entre guillemets, car non pas employé au propre, mais justement au figuré). Le cérémonial est le même que dans un hammam: on se lave, se récure jusque derrière les oreilles, pour obtenir une peau lustrée. Ce n'est qu' ensuite que l'on se plonge dans le bain chaud, qui ici bouillonne. Les femmes sont différentes aussi, longilignes même si elles ont des formes. Les fesses sont plates mais je m’étonne à voir des poitrines si gonflées. Le bain est un moment de bonheur total, d’oubli et de réconfort.

Dans le centre de Kyoto, plusieurs rues ont été couvertes. Cela crée un grand marché, sorte de souk japonais. Ce qu’il y a de japonais dans ces allées, tient à l’absence de désordre. Certes il y a le bruit, le mouvement mais tous les étalages et petits restaurants sont, comme toujours ici, très soignés. Marchands de thé, de poissons, de feuille d’algues de toutes sortes. Les étals d’algues ressemblent à une ancienne papeterie, où seraient entreposés des tas de papiers en vrac, de toutes compositions de verts, plus ou moins brillants.

Dans une de ces allées, les jeunes lycéens traînent en groupe rigolard. Forts de leur costume et de leurs chaussettes longues et blanches, ils se jettent sur des glaces, les sodas, les jeux vidéo, le tout après être passé par une machine vêtue de rose, à la voix douce électronique, immortalisant le moment par une photo vignettes-autocollantes. Je ne me lasse pas de voir dépasser du petit rideau, ces chaussettes blanches. Quelle frénésie pour ces photos, toutes aussi petites que n’est l’instant, le moment, le présent. On retrouve dans ce lieu, l’atmosphère vibrante de Tokyo. Quel contraste avec cette boutique au coin, entièrement en bois, dans laquelle tout types de balais et de brosses en fibres naturelle sont vendus comme s’il s’agissait de pinceaux précieux, destinés à calligraphier le sol de sa propre maison !
Pour manger, nous entrons dans le petit restaurant qui nous fait de l’œil et chaque fois, c’est succulent. Des soupes, des gâteaux de pommes de terre et oignons que l’on fait frire sur une plaque placée entre nous. C’est bon, frais. Nous nous laissons tenter en regardant les devantures et leurs modèles en plastique de plats préparés, fuyant tout ce qui ressemble à la cuisine européenne. Lorsqu’on ne sait pas, on  montre discrètement le plat de notre voisin et le cuisinier ou la serveuse se fait un plaisir d’avoir compris nos signes et de nous faire goûter ses spécialités. Seul le café reste rare et cher. Nous en trouverons un demain, après une heure de marche dans une…boulangerie (non moins rare).

De retour des temples, nous avons tenté une marche dans le quartier des geishas, Gion. La nuit était tombée et seules les grosses lanternes de papier nous indiquaient le passé et le présent de ce lieu. Je suis déçue, j’imaginai une atmosphère d’empressement, de frous-frous de kimonos. Ah les stéréotypes ! Au lieu de cela, les rues étaient désertes. Les petites maisons de bois ne semblaient renfermer quelconque intimité ou dîner de fête. Puis soudain, au bout de la rue sombre, un bruit furtif de  toc-toc-toc cliquetant de manière sourde contre le macadam. L’image s’est faite de plus en plus précise sous la lumière contenue des lampions. Le toc-toc s’est doublé d’un froissement de vêtement. Une seconde plus tard, le toc-toc était le son de socques de bois atténué par les frôlements de magnifiques kimonos. Six jeunes geishas, en tenue de soirée aux motifs éclatants, figures couvertes de blanc excepté le cœur de leurs lèvres rouges écarlates, étaient accompagnées de leur maîtresse. Au rythme de leurs pas, elles semblaient courir. L’étroitesse de leur kimono, transformait un pas normal en une succession de petits déplacements, expression d’un empressement retenu mais soumis, digne d’une femme qui sait se faire désirer sans faire attendre.

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